Nadia Beugré - Quartiers libres
Parce qu’il interroge les territoires inaccessibles aux femmes, le spectacle crée par Nadia Beugré et Boris Hennion passe minutieusement au scalpel l’origine même de cette opprobre.
La rigueur avec laquelle sont pratiquées ces incisions n’exclut cependant pas la violence et la stridence de l’acte lui-même. C’est donc la question du corps et de ses représentations qui est abordée tout au long de Quartiers libres. Enjeu d’une idéologie politique, le corps dansé fait résonner un chant intérieur ; chant primitif, venu des profondeurs des terres africaines, qui examine les possibilités de circulations et de propagations d’un lieu à un autre.
L’exploration de ces espaces frappés par un anathème constitue donc le thème de Quartiers libres. Rehaussée par la dramaturgie sans faille de Boris Hennion, l’interprétation de Nadia Beugré, chorégraphe et interprète, donne ainsi à voir notre réaction face à des espaces de réclusion, d’asservissement, d’abandon ou d’expression.
Très vite, le solo prend les allures d’un duo entre le corps et les accessoires qui l’animent - un sac poubelle et des bouteilles plastiques - si bien que corps et déchets fusionnent jusqu’à absorption.
Tous les éléments dramaturgiques convergent pour souligner cette étrange osmose, une manière à la fois intangible et ostensible de faire résonner la quête d’une femme déterminée à reconquérir la puissance qui lui est due tout en (re)donnant sens au monde environnant. Certaines images scéniques stigmatisent cette volonté de reconquête, notamment lorsque après avoir enfoncé lentement le sac plastique dans sa bouche, la soliste le régurgite ensuite difficilement avec un long cri silencieux. En témoigne également l’utilisation concédée aux bouteilles vides qui, d’abord matière à une dérisoire couronne, se transforment un sarcophage de plastique dans lequel la danseuse parvient, non sans peine, à entrer en titubant. A bout de souffle, elle émerge alors, grotesque et triomphante de ce costume. En travaillant sur les notions de contenant/contenu, cette chrysalide témoigne de leur caractère risible.
Sans relâche, l’artiste ivoirienne martèle une même exigence de transmission entre les artistes et le territoire jusqu’à casser les frontières entre la scène et la salle. Le temps d’une immersion dans le public, elle se libère de la scène. Comme une inspiration profonde, comme pour reprendre son souffle avant de s’enfoncer à nouveau corps et âme en terre interdite. Au cours de ces incursions, les outils de sa performance - le long câble inutile de son micro dans lequel elle s’empêtre - continuent cependant à entraver sa liberté de mouvements.
Elle sollicite alors l’aide d’un spectateur, en vain ; le fil résiste et la relie inexorablement à la scène. Mais déjà le désir irrépressible d’expression la fait rebondir sur scène, fauve impatient de retourner sonder le vide qui le retient à sa cage. De retour sur son terrain de jeu, la danseuse a enfin quartier libre. Reste à assumer ce désir. Ce désir fou d’expression.
La pugnacité de ce corps à corps avec un monde qui le menace réside aussi dans l’exhibition lucide de la certitude de son échec. Face à la cruauté de cette lutte perdue d’avance, on hésite entre sidération et asphyxie. On observe, sans ciller, ces espaces où l’on impose une réclusion et/où on fait le choix d’errer. Et on tremble.
Solo dédié à la revendication de l’espace vital, Quartiers libres incarne un questionnement induit par les possibilités que le mouvement concède au corps. Pareil postulat fait jaillir un discours sans concession sur la nécessité de transgression des frontières. Dans les « quartiers libres » qu’elle s’octroie, Nadia Beugré élabore ainsi une géométrie complexe, tout de bruit et de fureur. Un combat sans merci orchestré par un univers sonore tantôt despotique, tantôt hypnotique. Soutenue par une énergie qui jamais ne la trahit, cette tentative hallucinée est celle d’une artiste qui entend se mettre au monde dans un monde prêt à l’ensevelir.
Sans retenue ni faux fard, elle se livre toute entière à ce solo performatif, martial, qui nous renvoie à un sens commun à tous, celui d’une liberté d’action. Si, à l’origine, ce terme désigne une autorisation de sortie, l’interprète pousse cette signification à l’extrême à travers les extrémités du corps lui-même. La chorégraphie intègre ainsi le besoin d’incorporer l’environnement, d’en faire un élément suffisamment patent pour s’en détacher, de l’ingurgiter pour mieux le recracher. Féministe, résolument engagée dans son combat pour l’émancipation, Nadia Beugré danse sa propre histoire. Face aux vides auxquels elle se confronte, elle fait se résorber, le temps d’un mouvement, cette histoire toute de chair, de sueur, d’os et de terre.
Eléonore, prof de lettres
“Bien souvent les femmes se retrouvent marginalisées
parce qu’elles se sont elles-mêmes laissé exclure de la vie sociale. Elles doivent apprendre à ne pas se laisser piétiner
et à être libres de leurs mouvements et de leur propre corps”
Nadia Beugré

Un plateau noir, transpercé verticalement par douze barres de métal. Barres de pole dance, ou barreaux de prison, avivant déjà la curiosité du spectateur. La lumière s’éteint sur douze femmes qui entrent en scène, fendant fièrement l’espace de leur entière présence. Élégantes de sobriété, habillées simplement de noir ; jupe, pantalon, une ouverture dévoilant le dos, ou une pointe de dentelle qui s’oublie sur les épaules. Dans un silence suspendu, la main droite se pose délicatement sur la barre, chacune la leur, dans un ensemble parfait. L’ostinato du Boléro de Ravel se fait entendre. Et la longue marche démarre, dans une boucle entêtante, aux limites du supportable.
Un calme mécanique s’empare des danseuses obstinées, leurs visages inflexibles invitant le spectateur à les accompagner dans cette résistance. Aucune de ces femmes ne cédera, nous le savons, et de savoir cela oblige chacun à prendre une décision : se dissiper, s’ennuyer de ces tours infinis allant contre la course du temps imposée par le temps, sortir du théâtre… Ou accepter. Ne pas renoncer, rester dans cette salle colorée d’un parfum qui touche au sacré, rentrer dans la transe avec elles. Choisir de tenir, mâchoires serrées et regards tendus, nous avons le temps – enfin… – de rencontrer chacune d’entre elles, pendant ces vingt interminables minutes où elles marchent autour de cette barre qui prend dès lors un autre sens ; en prise avec leur destin, dans une perpétuelle révolution, accrochées à ce qui les contraint tout en les sublimant, elles dégagent une aura fascinante. Espoir mensonger : on sent qu’elles tourneront éternellement dans ce boléro infini, que rien n’arrêtera ces volontés d’acier, qu’elles ne peuvent pas – ne doivent surtout pas – cesser de marcher ; on sait pourtant qu’elles s’épuiseront, qu’elles se dirigent inlassablement vers la rupture, le point d’épuisement du corps et de l’âme.
Peu à peu, mêlant l’être et le temps, la marche se transforme ; des individualités se détachent par instants de ce mouvement collectif, avant d’être rattrapées par une force déferlante qui nous dépasse. Chacune est la masse, mais chacune est une. Les muscles se tendent imperceptiblement, les veines apparaissent, une goutte d’étourdissement qui coule sur la peau, un nerf qui bat dans un cou. Et la musique lancinante, nauséeuse, dans une puissante et lente ascension. Nous sommes aspirés dans ce vertige, celui de leurs gestes essoufflés par la spirale infernale, de leur souffle de vie pour une résistance à corps perdu. Elles s’agitent, se débattent, les corps exaltés se prennent le métal qui ne flanche pas, tentent de s’en détacher, avant d’y revenir avec une énergie qui semble vouloir les propulser au travers, inexorablement aimantés. Les traits se creusent sur les visages de plus en plus livides, indifférents aux cheveux qui s’y collent, et, parfois, un discret sourire victorieux s’esquisse, et un râle qui s’échappe, et cette course folle ne cesse de s’intensifier, reflet des frissons harassés qui nous envahissent. Elles ne lâcheront rien ; nous ne céderons pas. Quelque part entre le diaphragme et le sternum, nous sommes percutés par l’état de grâce du total engagement de ces corps en fusion, et, face aux vibrations de ces femmes transcendées, un cri viscéral, sourd et immémorial, tente de percer la membrane du présent en nous remuant les entrailles, comme le hurlement sombre et silencieux d’une humanité révoltée.
Au paroxysme de la tension, la musique hypnotique explose, enfin, le mouvement se brise brusquement dans le silence saccadé. Ne reste que le souffle de ces corps gémissants d’épuisement, le soupir de l’inexprimable qui nous effleure un instant, et ces douze femmes, illuminées, fières et belles face à leurs lances d’acier. L’instant s’étire d’un dernier renoncement contre l’écroulement. Elles ont marché, vécu, devant nos yeux. Elles ont dansé dans une lutte enragée. Elles ont tenu. A présent, à nous de nous lever.
Izia, étudiante en lettres, danseuse.

Mardi 26 février, bar du Théâtre de Nîmes – J-14
Attente silencieuse, excitation discrète qui traverse l’air, imperceptiblement. On se regarde, à la dérobée, dans le blanc des yeux, on regarde ses ongles, ou ceux qu’on découvre, ou que l’on reconnait. Des pas qui s’approchent, reflet d’une démarche assurée comme l’écho d’une personnalité complexe et déterminée. Razerka Ben Sadia-Lavant. Les derniers murmures s’éteignent à son entrée. Sourire franc, éclatant ; un réel plaisir se dessine au fond de ce regard habité, profond et pétillant. « Merci d’être là. Vous serez le peuple de Chypre, lors d’une grande fête qui dégénère en bataille générale. Il faut que ce soit coloré. Et vous serez content de vous battre ! Enfin, dans l’ambiance, quoi, tu vois… c’est toujours la fête ! Venez comme vous êtes, avec vous-même. Voilà ! Vous voulez voir la scène ? » Découverte du décor. Plateau immensément vide, bidons urbains qui traînent dans les coins, parquet de bois dans lequel s’ancre, de part en part, une structure blanche et intrigante. Sapho chante, seule en scène, et sa voix prend tout l’espace, rebondit sur les murs, nous emplissant déjà des effluves de l’orient, tout en annonçant la tragédie qui se jouera avec nous, malgré tout.
Samedi 2 mars, salle côté public – J-10
Les acteurs se promènent sur le plateau, lâchent un morceau de texte, un aparté ; regards complices, rires détendus. Tout d’abord, ils jouent pour nous la scène dans laquelle nous interviendrons. Energie fulgurante, Emilia languissante sur la table, Bianca sulfureuse qui se déhanche sur du oud électrique… Les esprits s’échauffent jusqu’à l’affrontement impressionnant de précision entre Cassio, Montano et Roderigo ; les corps s’écartent, se retrouvent, se survolent, volent littéralement. Violence en demi-teinte dans un ballet aérien aux accents rock’n’roll. Tout s’enchaîne avec une fluidité insaisissable, jusqu’à l’entrée brutale d’Othello qui suspend glacialement l’atmosphère.
« Voilà ! Vous pouvez monter sur le plateau. »
Quelques heures plus tard, la scène ne ressemble en rien à ce qu’elle était, encore loin de ce qu’elle sera. Amateurs et professionnels se mêlent pour faire frémir d’existence Les amours vulnérables de Desdémone et Othello.
Dimanche 10 mars, plateau – J-2
Quelque chose qui traîne dans l’air, sensiblement différent, une tension palpable d’énergie retenue annonçant l’approche de la première. La concentration marque les visages parmi lesquels nous nous faufilons une nouvelle fois. Nous reprenons nos marques comme on retrouverait un rituel déjà familier. Traverser l’espace, porter le bidon bleu, poser le rouge sur le bout de scotch, devant le poteau, écouter, réagir, traverser les émotions. On arrête la scène, le temps d’un ajustement entre la chanteuse et la régie-son. Les voix s’assourdissent, et l’on ressent tous quelque chose monter, quelque part ; l’instant s’étire, se tend, jusqu’à rompre le calme apparent. Explosion soudaine et inévitable d’adrénaline ramassée. Nous avons droit à une pause, le temps de retrouver l’équilibre. Rappeur, chanteuse, danseuse, cascadeur, musicien, metteurs en scène, comédiens – un noyau concentré de caractères singuliers et affirmés : cela fuse de toute part, comme une famille saturée de vie. Puis, tout repart, le fil continu de s’écrire, toujours plus intensément, en réponse à l’orage fracassant qui éclate au-dehors.
Le soir laisse place au filage auquel nous pouvons assister. Ombres muettes éparpillées sur les fauteuils, nous avons l’honneur d’être les premiers spectateurs de cette adaptation contemporaine d’Othello, le Maure de Venise. Denis Lavant porte la pièce, faisant déambuler Iago dans des méandres sournois, sous ce décor étrange comme les ramifications de la mécanique de ses manipulations. Les scènes s’enchaînent jusqu’à l’issue fatale, dans la saveur d’horizons lointains, et pourtant si proches, réactualisant les mots de Shakespeare, les transposant, pour faire naître un sens qui touche l’universel et l’atemporel. Impressionnante de justesse et de résistance, Emilia fait résonner un dernier élan féministe avant la mort ; la sienne, celle de Desdémone, celle d’Othello, celle de la confiance, et de la pureté.
Lundi 11 mars, coulisses – J-1
Soir de générale. Enfin. On se croise dans les couloirs, on se dit « merde » à demi-mots, on se prépare, on enfile les rôles ; on s’agite, on se calme. Suspension du temps dans laquelle on savoure précieusement ces instants pressants.
La tragédie commence, nous suivons des coulisses le nœud se mettre en place, l’amour, le rire, le poison filamenteux de Iago, la chute de Cassio, la jalousie s’infiltrer dans le cœur d’Othello, le renoncement à venir de Desdémone. Sapho fait vibrer l’air comme un chœur antique, l’ironie tragique se dévoile aux deux cents personnes qui constituent le premier public. Et nous sommes là, un fourmillement dans les veines, heureux de pouvoir effleurer et partager cette énergie insoupçonnable que procure la scène. Cela se déroule, profondément, cela nous dépasse d’être, finalement, tant en nous. C’est la fin, et le début, le spectacle prend corps, et se met à vivre, seul. Les personnages se relèvent après le noir, un peu ailleurs, un peu trop là, esquisses de sourires, et l’on se réveille face aux applaudissements, déconnectés, dans cette onde d’énergie pure qui se propage entre les sens…
Izia
TEN CHI - Pina Bausch // Retours de spectateurs…
C’faire - Accompagnement Insertion Retour Emploi
Spectacle complet faisant penser à un conte pour adultes, très rythmé, au décor minimaliste, permettant à chacun de se l’approprier. Une queue de baleine, l’aileron d’une autre et en permanence une pluie de confettis blancs.
Spectacle coloré avec des costumes simples qui amènent une certaine magie aux scènes. Nous voilà embarqués pour 3 heures dans une série de chorégraphies époustouflantes. Une véritable osmose entre les danseurs, témoins eux-mêmes d’une réalité multiraciale et intergénérationnelle (de 20 à 60 ans…), qui fait “glisser” les artistes entre eux et souligne l’émotion.
La naissance, la vie, la mort, l’érotisme, le tout empreint d’humour : tout ce qu’on aime ! …
Le groupe ComVal C’FAIRE de Saint Quentin la Poterie/Uzès

Pierre Molinier self portrait Gelatin silver print, 5 x 7 inches, circa 1966, estate stamp en verso, exhibited Brent Sikkema gallery.
« Le monde a fait de moi une putain, je ferai du monde un bordel ! » disait Dürrenmatt…
C’est dans ce vaste bordel, à mi chemin entre un boudoir et une backroom dignes d’une maison close que nous pénétrons (non sans séquelles!) dans l’univers de l’homme qui aimait les jambes : Pierre Molinier. Dans son charmant salon, aux couleurs voluptueuses, Pierre Maillet nous invite à poser pour lui, à lui tendre notre jambe tout en prenant nos aises sur des coussins moelleux. Le comédien se dévoile en petite tenue : corset et bas résille, monté sur des talons hauts en guise d’échasses, il nous accueille dans son entière personne, sans gêne quelconque.
Ses acolytes, Elise Vigier et Nicolas Fayol, se prêtent au jeu du transformisme : silhouettes féminines et masculines s’épousent et se confondent pour entretenir l’ambiguïté du genre. Ces créatures humaines recomposent les plus sulfureuses photographies de l’artiste. Grâce à l’oeil précis du vidéaste et metteur en scène Bruno Geslin, on n’a jamais vu autant d’effets cinématographiques au théâtre. Ces corps mis en scène se démontent comme des poupées, se découpent sur des paravents de soie, les tableaux érotiques se déploient sous nos yeux gourmands. Les images pleuvent comme des coups de fouets…
Entre une sodomie et deux caresses, Pierre se déshabille dans des confidences aussi obscènes les unes que les autres et puise dans les méandres de notre machine intérieure, dans nos zones érogènes pour y prélever quelques gouttes de désirs refoulés et les incorporer dans ce sublime élixir d’érotisme. Et tandis que cette vapeur nous embaume, de nos corps endoloris ne subsiste que le goût amer d’un désir sans cesse renouvelé. Aux plaisirs de l’esprit se mêlent ceux de la chair, sadisme et fétichisme se font l’amour sous l’objectif d’un photographe du désir.
Quant aux jambes ? On n’en verra jamais autant ici que sur un trottoir de rue. Beautés démoniaques des plus belles nuits de Molinier, elles se transforment en un instant, grâce à l’oeil du photographe, en objets psychédéliques dignes de nos plus grands fantasmes. Acceptons donc de perdre nos sens dans cette véritable fantasmagorie surréaliste au filtre envoûtant. De l’éloge du godmichet au sonnet du trou du cul (Rimbaud n’a qu’à bien se tenir) tous les coups sont permis !
Une chose est sûre : cette gigantesque fresque du désir restera dans les anals.
Ludovic V.
Copyright Laura Mazet - Etudiante en lettres
Autour de DARK SPRING // Bruno Geslin - Cie la Grande Mêlée avec Claude Degliame et les Coming Soon // Avril 2012
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Iris Eponine - étudiante en lettres Autour de DARK SPRING // Bruno Geslin - Cie la Grande Mêlée avec Claude Degliame et les Coming Soon // Avril 2012 |

